Coups de cœur

Dans une coque de noix, de Ian McEwan

« Voilà ce qu’il en est, comment s’écrit l’histoire quand on est au courant du meurtre depuis le début. On ne peut s’empêcher de prendre le parti des meurtriers et de leur plan (…) »

Témoin des lâchetés humaines comme des pulsions plus proches de l’animalité, ce fœtus d’Hamlet questionne le réel (banal) et l’innocence (fantasmée) de notre monde, transformant ainsi l’utérus de sa génitrice en un « camée d’ivoire » doué de raison. A travers une esthétique hitchcockienne à souhait, Ian McEwan nous prouve une fois de plus que c’est avec les plus vieux conflits que l’on tisse les meilleures fables.Une forme audacieuse et maîtrisée, un style incandescent, une lecture cruelle de notre intime condition : en serez-vous ou n’en serez-vous pas ? Typhaine

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Boudicca, de Jean-Laurent Del Socorro

« – Je repars bientôt en guerre. – Nous l’avions déjà deviné, mère. Tu portes ça en toi. – La violence ? – Non. L’insolence de vouloir vivre sans compromis. »

Boudicca ou le carnet de guerre d’une indomptée. Le destin de celle qui apprit à esquiver les coups avant d’en donner nous est ici livré au détour d’une prose vive, pleine de dialogues qui tirent à vue et de scènes menées par l’intimité émotionnelle qui précède le passage à l’acte. Mais le bouclier jamais n’éclipse celle qui le brandit, et c’est avec beaucoup de justesse que l’homme derrière la plume effeuille les enjeux de la féminité de cette figure légendaire. Le roman porte haut les couleurs de son héroïne, et l’encre qui le parcoure semble bien avoir boudé le bleu de chine au profit du plus sauvage et imprévisible bleu des Icènes… Prenez donc le temps d’arrêter votre char en l’île de Bretagne, et parcourez en quelques heures les latitudes du mot liberté ! Typhaine

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L’art difficile de ne presque rien faire, de Denis Grozdanovitch

« N’importe qui peut accomplir n’importe quelle tâche, pourvu que ce ne soit pas celle qu’il est censé accomplir à ce moment-là ». Du billet d’humeur malicieux à l’incisive brève de moeurs, Denis Grozdanovitch nous régale de sa plume récréative, pleine d’une sobriété délicieuse et d’un bon sens foisonnant. Espiègle, sage, drôle et poétique, L’art difficile de ne de presque rien faire est à mettre en pratique entre sa bibliothèque et l’ombre d’un vieil ami séculaire. Typhaine

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Derrière les panneaux, il y a des hommes, de Joseph Incardona

Joseph Incardona a la politesse d’avertir. Dès les premières pages, dans la tête dévastée de son anti-héros, une scène programmatique. L’auteur découpera, « du sternum au bas-ventre », le giron de notre monde, pour laisser voir ses viscères. On est prévenu, puis emporté. Emporté par l’écriture chirurgicale d’un polar passé cent fois au tamis : il n’en reste que l’essence. Des hommes à vif. Des loups qui se reniflent. De la chair, des nerfs, du sang. Une corde qui se tend et qui attend l’heure de la rupture. Et derrière le noir, il y a encore du noir. David, lecteur assidu et chroniqueur humblement rigoureux

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Chaleur, de Joseph Incardona

Lire Chaleur, c’est comme caresser du plat de la main une plaque chauffante ou laisser ses doigts courtiser une flamme vive. Le geste est timide mais résolu, l’instant suspendu : le désir viscéral de se mettre physiquement à l’épreuve l’emporte alors sur la conscience du danger potentiel. Car même si « peu d’individus vont au bout d’eux-mêmes », nombreux sont ceux qui, sans se l’avouer ardemment, ressentent cet appel de l’irrationnel… Incardona joue ici avec le dépassement de soi et ses extrêmités aussi absurdes qu’éblouissantes, pour mieux nous balancer à la figure l’incandescence de notre condition humaine. Sa plume sèche a le même effet que l’eau versée sur les pierres surchauffées du sauna : elle oppresse à la surface pour mieux respirer en profondeur. Attention tout de même, c’est très bon mais c’est chaud. Typhaine

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« Arrête avec tes mensonges », de Philippe Besson

« On ne peut rien contre la volonté d’un seul homme ». Besson a toujours cherché à disséquer l’intime, quitte à malmener sévèrement ses personnages pour mieux explorer le secret, ce mutisme partagé. Ici son ton incisif, l’urgence de ses mots tout comme la brièveté de sa fiction opèrent une mise à nu littéraire absolue. Les obsessions du romancier prêtent enfin allégeance aux fantômes de l’homme à l’autre bout de la plume. Typhaine

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Aux urnes citoyens !, de Thomas Piketty

Les livres d’économie me tombent des mains en général. Pas celui-là : Thomas Piketty rend intéressant et facilement compréhensible tous les sujets qu’il aborde. Courts articles et style fluide : une lecture légère pour des sujets sérieux. Etonnant de lire avec du recul les articles écrits en 2012 quelques mois après l’élection de François Hollande : Piketty avait très vite perçu ce qu’allait être le quinquennat. Christine

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Le voleur qui comptait les cuillères, de Lawrence Block

« L’affaire est classée, Bernie : tu es une espèce en voie de disparition et tu l’as toujours été. » Libraire aux heures perdues du jour, gentleman-cambrioleur lorsque les chats sont gris, puis consultant officieux d’un agent du NYPD… Bernie, anti-héros compulsif, cumule les mandats avec autant de style que de maladresse ! On se délecte des dialogues qui bottent en touche et on savoure les références littéraires qui donnent du corps aux différentes intrigues… Un bon petit polar, new-yorkais à souhait, où l’humour s’étend sur le pavé plus vite que l’ombre des buildings. Typhaine

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Le grand jeu, de Céline Minard

Comment vivre en autarcie dans un mileu hostile ? Une femme décide de couper les ponts avec la société et s’installe en pleine montagne. Sa quête existentielle est bouleversée le jour où elle tombe sur une autre présence humaine. Une écriture précise, dense, pour ce roman insolite. Maryse

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Petit pays, de Gaël Faye

« A ces heures pâles de la nuit, les hommes disparaissent, il ne reste que le pays, qui se parle à lui-même. » Petit pays ce sont d’abord des pages dorées sous le soleil de l’enfance, puis ravagées par l’Histoire en marche qui fauche les vies ordinaires, ces microcosmes au coeur battant. Gaël Faye nous raconte comment, pour ne pas céder, l’esprit doit apprivoiser la rage fertile, la lucidité féroce, et enfin accoucher de mots nécessaires. Des mots drôles, durs, bruyants, tendres, des mots pour continuer d’exister, entre des souvenirs juvéniles et les rides à venir. Un roman qui nous rend plus grands. Typhaine

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Une bouche sans personne, de Gilles Marchand

Déconcertant au premier abord, ce roman surprend par son originalité et sa poésie. Entre Svevo ( à plusieurs reprises cité dans le texte) et Buzzati, entre situations saugrenues et personnages improbables, on passe d’une (apparente) légèreté initiale à une apothéose d’émotions, dans un crescendo très subtil et incroyablement efficace qui nous pousse à tourner les pages de plus en plus vite… Absolument génial ! Maria

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Babylone, de Yasmina Reza (Prix Renaudot 2016)

Une « soirée » tourne au drame : entre comédie sociale et polar mélancolique, un roman sur une amitié singulière et la fuite du temps. Une belle écriture qui rend compte d’une observation fine de notre quotidien. Maryse

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Numéro 11, de Jonathan Coe

Jonathan Coe renoue vingt ans plsu tard avec la veine satirique et l’humour noir de Testament à l’anglaise : une critique acerbe de la société anglaise et de ses élites cyniques. Il y mêle le fantastique pour raconter la folie de notre temps. Maryse

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Snjor, de Ragnar Jonasson

Imaginez un petit village islandais plus proche du cercle polaire arctique que de la capitale du pays. Tout le monde se connaît, ici personne ne verrouille sa porte d’entrée. Rien, à part quelques avalanches, ne semble troubler le quotidien des habitants. Pourtant entre les nombreux flocons surgissent bientôt deux meurtres : les secrets et les faux-semblants gardés depuis trop longtemps sous clef risquent alors d’être révélés au grand jour… Parfait pour un après-midi lecture au coin du feu ! Typhaine

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L’affaire des vivants, de Christian Chavassieux

Un récit puissant sur l’ascencion fulgurante au milieu du 19ème siècle d’un paysan au nom prédestiné de « Charlemagne Persant » qui fonde un empire induqtriel dans le textile. Une fresque familiale et historique passionnante ancrée dans uen société en plein bouleversement. Maryse

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Des hommes de peu de foi, de Nickolas Butler

Une épopée au masculin, pleine d’une virilité intime au travers de laquelle trois hommes, dommages collatéraux de leurs propres émotions, continuent d’arpenter l’existence à la recherche de la quiétude des héros. Beau, tout simplement. Typhaine

des hommes de peu de foi

 

The Girls, de Emma Cline

Premier roman ardent, The Girls est plus qu’un morceau de choix, un morceau qui a les crocs. Au détour d’une prose galvanisée, presque ivre des sévices qu’elle dévoile, l’intrigue exacerbe toutes notions de bien et de mal, arrachant aux mirages adolescents une réalité sans fard. Franchir la ligne, dépasser ses propres limites… Emma Cline l’a fait en s’interrogeant sur ce basculement intime, ce point de non-retour : un instant brut où la bête reprend ses droits sur la belle. A découvrir après Virgin Suicides, ou entre deux volumes de Donna Tartt. Typhaine

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Aux animaux la guerre, de Nicolas Mathieu

De la violence de la guerre en Algérie à la violence sociale autour de la fermeture d’une usine dans les Vosges, quelles sont les conséquences sur l’humain ? Dans ce polar social sur le délcassement et la survie, l’auteur réussit à donner une humanité à ses personnages même les plus désespérés. Maryse

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De nos frères blessés, de Joseph Andras

Un épisode peu reluisant de l’histoire de la France en Algérie, qui ne fait pas honneur à la République… Aussi l’histoire émouvante et intime d’un homme simple, qui s’était engagé politiquement pour la défense de ceux qu’il estimait maltraités et qui s’est trouvé pris au piège d’une machine infernale. L’auteur, Joseph Andras, a refusé le prix Goncourt du premier roman, car selon lui « la compétition, la concurrence et la rivalité sont des notions étrangères à l’écriture et à la création. » Christine

de nos freres blesses

 

Watership Down, de Richard Adams

Une paisible communauté voit soudain sa (docile) quiétude menacée par les songes effroyablement prophétiques de l’un d’entre eux.. Menée par le valeureux Hazel, une fébrile compagnie se met alors en marche, désertant un foyer luxuriant pour fuir le danger imminent. Epopée, quête, légende… Le texte de Richard Adams épouse ses prodigieuses formes littéraires pour nous conter une histoire vivace, née d’un imaginaire attentif à la réalité naturelle et spontanée. Une véritable expérience de lecture, et uen immersion totale à travers une fable aussi pleine de suspens que de subtilité. Typhaine

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Les disparus du phare, de Peter May

Quel projet clandestin semble lier le vieux mystère du phare d’Eilean Mor aux ruches discrètes de la route du Cercueil ? La violente et soudaine perte de mémoire du narrateur laisse vite présager une intrigue bien plus virulente que les tempêtes qui sévissent au large de l’île de Lewis… Peter May plante de nouveau le décor brut et sauvage des Hébrides pour un huis clos psychologique exposé aux quatre vents ! A butiner sans hésitation ! Typhaine

disparus du phare

2084 : La fin du monde, de Boualem Sansal

Une fiction qui fait froid dans le dos parce qu’elle pourrait être prémonitoire : une religion d’Etat a pris le pouvoir et imposé la pensée unique, le mensonge et la peur dans le monde entier. Glaçant ! Mais la liberté et la vérité existent peut-être encore quelque part ?… A lire absolument. Christine

2084 : La fin du monde de Boualem Sansal

 

L’intérêt de l’enfant, de Ian McEwan

« Où commencent et quand s’arrêtent nos responsabilités vis-à-vis de l’autre » : une juge aux affaires familiales face à sa conscience. Un portrait de femme remarquable, ses sentiments, ses interrogations. Une description virtuose du monde de la justice. Maryse

intérêt de l'enfant

 

 Le dernier qui s’en va éteint la lumière, de Paul Jorion

Un titre en forme de boutade, un style alerte et un appel d’urgence. Avec ce 18ème ouvrage, Paul Jorion nous livre un essai philosophique argumenté, documenté et d’une extraordinaire lucidité sur l’ (in)capacité de l’humanité à faire face aux menaces d’extinction imminentes. Appel lancé à chacun d’entre nous pour ouvrir les yeux en adulte sur nos (dys)fonctionnements, nos grandes forces et immenses faiblesses et … nous libérer de nos « servitudes volontaires ».  Paul Jorion nous laisse conclure… Marie-José B.

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